Voici une partie méconnue de l’histoire de France.

Le midi de la France du XIXe siècle vit au rythme des travaux de la vigne. Les vendanges sont le point culminant de l’année. De riches propriétaires construisent de belles demeures appelées aujourd’hui les « châteaux pinardiers ». Mais, les cours du vin s’effondrent dramatiquement à cause de la surproduction et de l’absence de législation. Cette période de prospérité s’arrête et laisse place à la misère.

En 1907, Marcelin Albert, un simple cafetier-vigneron du village d’Argeliers près de Narbonne, va être l’initiateur d’un des plus grands soulèvements populaires : la Révolte des Vignerons. En dehors de tout intérêt politique, religieux ou social, il va cristalliser toute la volonté d’un peuple qui veut vivre du travail de sa terre. Marcelin Albert va se battre contre le fraudeur, celui qui fabrique du vin artificiel, à moindre prix, à base de sucre et de produits chimiques. Il va initier un mouvement pacifique et moderne pour une revendication simple : le vin doit être un produit naturel issu de la fermentation de jus de raisin frais.

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Parti 87 d’Argeliers, il organise des manifestations de villages en villages et crée un journal revendicatif « Le Tocsin ». Après Sallèles, Bize, Ouveillan, Coursan, Capestang, Lézignan, 100.000 personnes manifestent à Narbonne. Devant ce succès, Ferroul, le maire de la ville, rejoint alors le mouvement. L’Etat fait toujours la sourde oreille et aucune mesure ne semble arriver. La croisade de Marcelin Albert continue. Les manifestations s’enchaînent : Béziers, Perpignan, Carcassonne, Nîmes. Marcelin Albert est idolâtré. Des femmes présentent des bébés pour qu’il les touche, on l’appelle le sauveur, l’apôtre, le rédempteur.

La manifestation de Montpellier a un succès phénoménal, plus de 600.000 personnes défilent pour revendiquer leurs droits. Le gouvernement avec à sa tête Clemenceau continue de traiter ce mouvement par l’indifférence, ce qui désespère toutes les populations du midi. La révolte évolue. Des maires démissionnent, leurs mairies ferment, la grève de l’impôt s’installe, le 17e régiment d’infanterie basé à Agde se mutine à Béziers en faveur des vignerons, la préfecture de Perpignan est incendiée. Le scénario d’un changement de pouvoir semble s’opérer.

Clemenceau a envoyé l’armée. Elle tire à Narbonne les 19 et 20 juin et fait six innocentes victimes. Les chefs de file sont arrêtés et mis en prison. Mais, Marcelin Albert est introuvable. Où est-il ? Que prépare-t-il ? Il s’est réfugié dans le clocher de l’église de son village. Maintenant que ses amis de lutte sont en prison. Que peut-il faire ? Finalement, il décide d’aller voir Clemenceau. Déguisé en chauffeur, il prend le train pour Paris avec le profond désir d’exprimer le désespoir et les revendications du midi.

Il obtient une entrevue en tête-à-tête avec le Tigre, surnom politique donné à Clemenceau. Marcelin Albert, un pauvre vigneron d’Argeliers, seul contre le président du Conseil ? Est-ce raisonnable ? Après cet entretien, le Tigre convoque les journalistes. Fin stratège et manipulateur, Clemenceau visera juste. Il va détruire l’image de Marcelin Albert. À la lecture de ses propos rapportés par la presse, les vignerons ont le sentiment d’être trahis et veulent pendre Marcelin Albert. Cet homme que l’on appelait « le sauveur », qui avait soulevé tout le peuple du midi était subitement devenu indésirable. Il voudra rétablir sa vérité et attendra un procès tout le restant de sa vie. Banni par les siens, Marcelin Albert meurt dans la solitude et l’indifférence générale.

La Révolte des Vignerons, stoppée brutalement, aura permis de considérer l’importance de la qualité du produit. De nouvelles lois de réglementation et des organisations suivront. 1907 s’identifie, dans la mémoire languedocienne, comme un mythe, un sentiment de révolte inachevée, qui peut se réveiller à tout instant.

Christian Salès